Barrage de Guri : ils ont englouti 8 500 km² de forêt en 1965 et le bois intact sous l’eau vaudrait aujourd’hui 3 milliards de dollars

Marjolaine F.Marjolaine F. 6 min de lecture
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Sous la surface calme du lac de Guri, au Venezuela, se cache un paysage qui n’a jamais été coupé. Des milliers de troncs reposent encore dans l’obscurité, privés d’oxygène et presque figés dans le temps.

L’idée d’une forêt engloutie valant des milliards fascine. Pourtant, entre la date, la superficie et le prix annoncé, l’histoire réelle est plus complexe et bien plus révélatrice.

Pourquoi le bois englouti du barrage de Guri intrigue autant

Le barrage de Guri, officiellement nommé centrale hydroélectrique Simón Bolívar, se trouve sur le río Caroní, dans l’État de Bolívar. Il constitue l’un des grands ouvrages hydroélectriques d’Amérique du Sud.

Sa retenue, appelée réservoir de Guri, a transformé une vaste zone de forêt tropicale et de savane boisée en un immense lac artificiel. Cette transformation a permis la production d’électricité, mais elle a aussi laissé sous l’eau une quantité considérable de végétation.

Le sujet attire pour une raison simple : le bois tropical de qualité est une ressource rare. Certaines essences poussent lentement, produisent des troncs denses et présentent des motifs recherchés en ébénisterie.

À première vue, il suffirait donc de récupérer ces arbres pour créer une réserve de bois exceptionnelle. Mais un tronc sous l’eau n’est pas automatiquement exploitable, ni immédiatement vendable.

La profondeur, les sédiments, les obstacles immergés et l’absence d’inventaire précis compliquent fortement toute estimation. C’est précisément là que les chiffres spectaculaires demandent à être examinés.

Le barrage de Guri n’a pas englouti cette forêt en 1965

Le chiffre de 8 500 km² correspond approximativement à la superficie maximale souvent attribuée au réservoir de Guri. Cette surface varie toutefois avec le niveau de l’eau et les sources consultées.

En revanche, présenter 1965 comme l’année où cette forêt aurait été engloutie est trompeur. Les travaux du barrage ont commencé dans les années 1960, mais la première phase a été mise en service à la fin des années 1960.

Le réservoir a ensuite été considérablement agrandi lors des phases ultérieures du projet. Son extension majeure est surtout liée aux décennies suivantes, notamment après le rehaussement de l’ouvrage et l’évolution du complexe hydroélectrique.

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La forêt immergée existe bien, mais elle résulte d’un remplissage progressif du réservoir, pas d’un événement unique daté de 1965. Cette nuance est importante pour comprendre l’ampleur réelle du phénomène.

Quant aux 3 milliards de dollars, il s’agit d’une estimation hypothétique plutôt que d’une valeur établie. Pour obtenir un tel montant, il faudrait connaître le volume récupérable, les essences présentes, leur état, les coûts d’extraction et les débouchés.

Un arbre intact visuellement peut être fissuré, creusé par des organismes ou inaccessible sans opérations coûteuses. La valeur annoncée du bois sur pied ne correspond jamais au bénéfice réel d’une exploitation.

Reste à comprendre pourquoi certains troncs peuvent néanmoins survivre pendant des décennies sous l’eau.

Pourquoi certains arbres restent préservés au fond du lac

Le bois se dégrade principalement sous l’action des champignons, des bactéries, des insectes et de l’oxygène. Sous l’eau, plusieurs de ces mécanismes ralentissent fortement, surtout dans les zones profondes et pauvres en oxygène.

Cette conservation ne signifie pas que le bois reste identique. L’immersion peut modifier sa couleur, sa densité, son taux d’humidité et sa stabilité au séchage. Chaque essence réagit différemment.

Le bois immergé est parfois désigné par l’expression anglaise submerged timber, ou bois submergé. Il ne faut pas le confondre avec le bois fossilisé, dont la matière a été remplacée progressivement par des minéraux.

Dans un réservoir tropical, les conditions sont aussi variables. Près de la surface, les variations de niveau, les courants et l’oxygénation favorisent davantage l’altération. Au fond, les troncs peuvent être mieux préservés, mais plus difficiles à atteindre.

FacteurEffet possible sur le bois immergé
Faible oxygèneRalentit l’activité de nombreux organismes de décomposition
ProfondeurPeut améliorer la conservation, mais complique l’extraction
Essence du boisDétermine la densité, la durabilité et la valeur potentielle
Séchage après extractionPeut provoquer fentes, déformations ou pertes importantes
Sédiments et obstaclesAugmentent les risques, le temps et le coût des opérations
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Le potentiel économique dépend donc moins de l’image d’une forêt intacte que de la capacité à sélectionner et traiter chaque tronc. C’est l’étape industrielle qui change tout.

Comment le bois submergé pourrait être récupéré et valorisé

Une exploitation responsable du bois immergé exige une méthode rigoureuse. Il ne suffit pas d’envoyer des plongeurs avec des tronçonneuses dans un lac de plusieurs milliers de kilomètres carrés.

La première étape consiste à cartographier les zones boisées. Des sonars, des relevés bathymétriques et des véhicules sous-marins téléopérés permettent d’identifier les troncs, leur orientation et les dangers éventuels.

  1. Inventorier les secteurs exploitables. Il faut repérer la profondeur, la densité des arbres, les câbles éventuels et les secteurs proches des infrastructures.
  2. Identifier les essences. Des prélèvements ou des observations permettent d’évaluer la présence possible de bois durs tropicaux et leur qualité.
  3. Extraire les troncs avec des équipements adaptés. Des équipes spécialisées utilisent des systèmes de levage, des câbles flottants et parfois des machines de coupe sous-marine.
  4. Stabiliser le bois dès la remontée. Le séchage doit être lent et contrôlé afin de limiter les fissures, les déformations et le retrait.
  5. Transformer les pièces sélectionnées. Les usages les plus réalistes sont souvent l’ébénisterie, les plateaux de table, les placages, les objets décoratifs et certaines menuiseries haut de gamme.

Le bois récupéré ne serait pas forcément destiné à la construction courante. Son coût logistique le placerait plutôt sur un marché de niche, où l’origine et l’aspect singulier comptent autant que l’essence elle-même.

Avant toute exploitation, une étude environnementale reste indispensable. Le réservoir est aussi un écosystème, un espace de navigation et une infrastructure stratégique pour la production électrique vénézuélienne.

Ce qui ferait varier fortement la valeur réelle de cette forêt

La valeur potentielle ne peut pas être calculée en multipliant une surface par le prix moyen du bois tropical. Une forêt engloutie contient des arbres de tailles, d’essences et d’états de conservation très différents.

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Les coûts peuvent absorber une grande part du revenu. Il faut financer les relevés, les autorisations, les bateaux, les plongeurs, la sécurité, le levage, le stockage et le séchage spécialisé.

La commercialisation dépend aussi de la traçabilité. Les acheteurs haut de gamme attendent généralement une origine documentée, une identification claire de l’essence et une chaîne d’approvisionnement légale.

  • Le volume réellement accessible compte davantage que le volume théorique immergé.
  • La qualité après séchage détermine si le tronc devient une pièce d’ébénisterie ou un matériau peu valorisé.
  • Le prix international varie selon les essences, les réglementations et la demande.
  • L’impact environnemental peut limiter les zones où une récupération est acceptable.

Le cas de Guri rappelle ainsi celui d’autres retenues artificielles, où du bois ancien demeure sous l’eau sans constituer automatiquement un gisement rentable. Le caractère spectaculaire du stock ne garantit pas sa rentabilité.

Les erreurs à éviter face à cette histoire

La première erreur est de confondre la date de lancement d’un barrage avec la date d’immersion d’une région entière. Le complexe de Guri s’est développé par étapes sur plusieurs décennies.

La deuxième est de considérer toute forêt noyée comme du bois parfaitement conservé. Les conditions de profondeur, la durée d’immersion et l’essence changent considérablement le résultat.

Enfin, un chiffre de plusieurs milliards doit être lu comme une hypothèse commerciale. Sans inventaire forestier détaillé, sans estimation des pertes et sans calcul des coûts, il ne peut pas représenter une valeur certaine.

Le trésor de Guri est peut-être réel, mais sa valeur ne se mesure pas seulement en dollars. Il raconte aussi le prix matériel et écologique des grands barrages.

Avant de voir dans ces troncs une fortune dormante, il faut donc les considérer comme un patrimoine submergé à étudier avec prudence.

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Marjolaine F.
Écrit parMarjolaine F.

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